lundi 2 octobre 2017

Les ailes au-dessus de l’Acadiana, publié dans Acadiana Profile, oct-nov 2017

En passant par l’aéroport international de la Nouvelle-Orléans, nommé pour son résident le plus connu, Louis Armstrong, nos visiteurs arrivant en Acadiana sont en droit d’être confus par son code AITA, ces trois lettres qui désignent les aéroports, MSY en l’occurrence. Si les amateurs de trivia louisianais savent que ces initiales représentent Moisant Stock Yards, les parcs à bétails de Moisant, l’identité de ce monsieur reste inconnue pour la plupart. On peut croire qu’il était le propriétaire d’un vaste terrain servant autrefois à entreposer les vaches, mais John Moisant était au fait un des pionniers de l’aviation. Au début du XXe siècle, il a popularisé la montée des « barnstormers », ces acrobates aériens qui captivaient l’imagination du public avec leurs exploits. Il était le premier aviateur à survoler, avec un passager, une ville, Paris, et la Manche et ce en 1910, à peine six ans après le vol des frères Wright. Un peu plus tard cette même année, il s’est tué dans un accident d’avion dans un champ pas loin de l’actuel aéroport qui honore sa mémoire sur les étiquettes de bagage. Il a mis la barre haute pour ceux qui allaient le suivre dans la folle histoire de l’aviation chez nous.

Si on veut approfondir ses connaissances du développement de l’aviation en Acadiana, un arrêt à Patterson dans une bâtisse au nom cocasse, le musée Wedell-Williams de l’aviation et des scieries de cipre, est de rigueur. Il semblerait que la Louisiane ait le chic pour joindre deux choses à première vue étrangères l’une à l’autre, mais ce mélange s’explique facilement. Jimmy Wedell était un jeune homme pressé, amoureux de vitesse. D’abord mécanicien automobile, il a vite appris à construire et à piloter ses propres avions. Il a voulu être pilote pendant la Première Guerre Mondiale, mais on l’a refusé à cause de la perte d’un œil dans un accident de moto. Néanmoins, il a pu acquérir l’expérience nécessaire pour que l’Armée le prenne comme instructeur. Le fait d’être borgne n’était pas une entrave à sa carrière. En 1933, il détenait le record de vitesse en avion avec un vol à plus de 300 miles à l’heure. Il a attiré l’attention du millionnaire Harry P. Williams, dont la famille avait fait fortune dans le pétrole, le sucre et, vous l’avez peut-être deviné, la récolte de cipre. Avec l’expertise de Wedell et l’argent de Williams, ils ont formé le Wedell-Williams Air Service qui connaissait un grand succès. Malheureusement, la tragédie a encore frappé quand ils ont été tués dans des accidents séparés, en 1934 et 1936, mettant fin à cette entreprise.

Récemment les électeurs de Lafayette ont approuvé une taxe temporaire pour financer la construction d’un nouveau terminal à l’aéroport Lafayette Regional, confirmant l’importance ils accordent à l’aviation. Avant la Deuxième Guerre Mondiale, son site actuel était un champ ouvert qui permettait les décollages et atterrissages dans n’importe quelle direction. Pendant la guerre, il servait à former les pilotes du Corps aérien de l’Armée en utilisant des PT19 Fairchild. Un de ces jeunes formateurs était un certain Roger Larrivée. Il n’était pas originaire d’Acadiana, mais il s’est marié avec une Mouton après avoir vu sa photo dans la vitrine d’un studio de photographie. Le couple a vécu un peu partout à cause de sa carrière de pilote. Il a même été le pilote de deux présidents américains, Kennedy et Nixon, sur Air Force One. Une fois la guerre terminée, l’aéroport est retourné à la vie civile et sa transformation vers le présent a commencé.


Lorsqu’on parle de l’aviation à Lafayette, le nom de Paul Fournet est inévitable. Comme Moisant, Wedell et Williams, il a eu un accident d’avion, mais il l’y a survécu. Néanmoins, il n’a plus jamais marché. Comme Wedell et son seul œil, cet obstacle ne l’a pas empêché de fonder sa propre compagnie, dont le logo était un pilote assis dans un fauteuil roulant ailé. Fournet Air Services assurait les opérations de l’aéroport desservant surtout l’industrie pétrolière dans le golfe. À son apogée, il employait 132 personnes. En 2014, une plaque était posée à l’entrée de l’aéroport, désignant l’endroit « Aérodrome Paul-Fournet ». Comme les autres aviateurs qui l’ont précédé, il a surmonté les épreuves pour aller plus haut et plus loin.

mardi 1 août 2017

La Chevrette toute-puissante, publié dans Acadiana Profile, août-septembre 2017

La Chevrette toute-puissante

Quand on s’appelle Cheramie, il est difficile de nier ses origines du Bayou Lafourche et encore plus difficile de se promener sans couteau de poche. Je m’explique. Les hommes Cheramie ont la réputation d’avoir toujours une arme blanche sur eux. On peut croire que c’est dû à une fâcheuse habitude d’être paré pour une bataille farouche à tout moment, ce qui n’est pas forcément faux, mais je le tiens de source sûre que cela vient d’un héritage familial tout à fait honorable et même noble. Mon grand-père, comme plusieurs membres de sa famille, était un pêcheur de chevrettes. Il avait un bateau qui s’appelait, pour une raison qu’on n’a jamais pu m’expliquer, Little Italy. Les Cheramie se sont étendus vers Delcambre et Caméron comme d’autres parce qu’on avait besoin de trouver d’autres zones de pêches, tellement il y avait de compétition pour ce petit délice. À beaucoup d’égard, le développement de la vie économique du sud de la Louisiane dépendait de l’habilité avec laquelle les capitaines des bateaux de pêche sillonnaient les eaux chaudes du Golfe du Mexique à sa recherche. Plus tard, ces talents ont pu se transférer vers les chantiers navals, comme Higgins Shipyard, où mon grand-père a piloté les bateaux Higgins sur le Lac Pontchartrain en les testant pour le Débarquement en Normandie. Ou encore d’autres qui sont allés construire et desservir les plateformes pétrolières dans la Mer du Nord, affrontant les houles qui peuvent atteindre des hauteurs montagneuses. D’autres légendes locales racontent que pendant la Prohibition, les pêcheurs de chevrettes étaient particulièrement efficaces à transporter de l’alcool sans se faire prendre, mais ça c’est une histoire pour un autre jour.

Tandis qu’on peut s’étonner qu’il existe un festival dédié à la fois aux chevrettes et à l’industrie pétrolière, comme à Morgan City, en Louisiane on comprend l’équilibre délicat qui existe entre les deux. Même s’il est parfois perturbé, on ne peut pas nier l’importance capitale que ces deux activités jouent dans l’économie et même la culture. Néanmoins, considérons la chevrette un instant. Son nom est synonyme de petitesse, mais elle est toute-puissante. Elle comprend plusieurs espèces, mais seulement deux sont pêchées dans l’eau salée du golfe: la chevrette brune et la chevrette blanche. Chacune est associée avec une des deux saisons de pêche : la saison de mai et la saison d’août, respectivement. Normalement, l’une chasse l’autre. C’est-à-dire qu’une fois les petites chevrettes blanches apparaissent dans les filets avec les brunes, on ferme la première saison et on attend que les blanches atteignent une taille suffisante pour ouvrir la deuxième. Il ne faut pas avoir un œil d’expert afin de les distinguer, même si elles sont semblables. La chevrette blanche est facilement reconnaissable à la couleur verte au bout de sa queue. Aussi les blanches sont un peu plus grandes et leur goût mieux apprécié par certains.

La chevrette commence et finit sa vie, si elle peut compléter le cycle, dans le golfe. Les adultes pondent leurs œufs là, les brunes toute l’année, les blanches seulement sous la stimulation de la bonne température. Les courants et les marées poussent les larves vers les estuaires où elles continuent leur croissance vers l’âge adulte. À chaque étape de sa maturation, la chevrette et à la fois proie et prédatrice, tenant une place essentielle dans la chaîne alimentaire. Elle contribue à la bonne santé des estuaires en mangeant le détritus et la matière organique en décomposition dans les eaux saumâtres. Une fois la maturité atteinte, la chevrette retourne aux eaux ouvertes du golfe où les pêcheurs et leurs filets les attendent. Par la suite, les acheteurs, les revendeurs et éventuellement les consommateurs, que ce soit les individus ou les restaurateurs, acheminent ce don de la nature vers les cuisiniers qui préparent les gombos, les po-boys, les étouffées et les autres merveilles culinaires.


Alors, pourquoi les Cheramie, ces grands pêcheurs de cette petite crustacée, avaient toujours un couteau dans la poche? Tout simplement pour découper les filets avant de se noyer si jamais ils tombaient par-dessus bord. Plus précisément mangeur que pêcheur de chevrettes, mais un peu batailleur quand même, j’utilise un couteau qui sert plutôt à défendre mon assiette contre les gens qui pensent que je voudrais partager cette grande richesse. 

jeudi 1 juin 2017

Jean-Jacques Audubon, le Créole aux oiseaux. Publié dans Acadiana Profile, juin-juillet 2017

Jean-Jacques Audubon, le Créole aux oiseaux

Grandissant dans la pointe sud-est du triangle d’Acadiane, la gravité culturelle de la Nouvelle-Orléans exerçait une grande attraction sur mon esprit. Pour les enfants, une visite au Zoo Audubon représentait une aventure sans parallèle. On se bousculait pour atteindre le point culminant de la ville, du moins le croyait-on, la Colline des Singes; on s’émerveillait à voir les éléphants cracher de l’eau de leurs longues trompes; on se faisait photographier, l’air ravi, sur le dos d’un ours empaillé. Devant tous ces prodiges, on n’a guère eu de pensée pour le monsieur qui a transformé notre façon de voir la nature et particulièrement les oiseaux. Ce n’était que des années après que le nom John James Audubon, prononcé d’une telle façon que ses origines françaises étaient occultées, a commencé à avoir un sens pour moi et encore plus longtemps avant que je ne comprenne qu’au fait il s’appelait Jean-Jacques.

Né en 1785 aux Cayes à Saint-Domingue de l’époque, Haïti aujourd’hui, le Créole Jean-Jacques Audubon était le fils illégitime d’une Française, Jeanne Rabine, et d’un capitaine breton, Jean. Son père le ramène en France à Nantes où il est élevé par sa belle-mère, Anne Audubon. Très jeune, il montre un intérêt vif pour l’histoire naturelle, une passion qu’il a pu poursuivre dans la campagne bretonne aux alentours. En 1803, son père lui obtient un faux passeport pour qu’il puisse partir à l’étranger, s’échappant ainsi à la circonscription napoléonienne. Ayant contracté la fièvre jaune pendant le voyage, il se fait ramener à la santé par des Quakers en Pennsylvanie. C’est sur une ferme près de Philadelphie qu’il fait ses premières observations sur la vie des oiseaux. En nouant un fils sur la patte d’un moucherolle, considérer comme la première opération de baguage d’oiseaux en Amérique du nord, il remarque qu’il revient au même endroit chaque année. C’est là qu’il fait ses premiers dessins d’oiseaux aussi.

Malgré le fait d’avoir été un homme d’affaire réussi, il a néanmoins fait faillite un jour. Cela l’a décidé à poursuivre sa passion pour la nature et la peinture et en 1810, il descend le Mississipi. Sa technique pour saisir les images sur la toile donne un nouveau sens au terme nature morte. Utilisant des petits plombs, il tirait les oiseaux afin de ne pas les abîmer complètement. Ensuite, il mettait des fils en métal pour les maintenir dans les positions imitant leur façon de vivre dans un milieu naturel. Sa méthode produisait des peintures spectaculaires, mais elle incitait ses critiques à décrier sa poursuite d’espèces rares qui pouvait les pousser vers l’extinction. N’ayant pas d’autres sources de revenue, il continue à vivoter de commande en commande, ne trouvant pas d’éditeur en Amérique qui veut publier ses œuvres. En 1826, il arrive en Angleterre où il trouve des acheteurs prêts à payer le prix fort pour ses belles images exotiques d’une Amérique sauvage.

L’année suivante, Les Oiseaux d’Amérique paraissent à Londres et à Édimbourg et c’est un succès immédiat. Pendant onze ans, on sort une série de portrait d’oiseaux, dont une demi-douzaine sont aujourd’hui disparus, assurant la renommée d’Audubon. Il sillonne la Grande-Bretagne à la recherche de souscriptions, donnant des démonstrations sur sa façon d’exposer les oiseaux. Lors d’une de ces rencontres, un dénommé Charles Darwin était dans le public, encourageant sa carrière dans l’histoire naturelle. LSU au Bâton-Rouge possède une copie des quatre volumes qu’elle montre à la Journée Audubon de temps en temps, un peu comme une sainte relique.


Sa fortune est telle qu’un jour il a pu se procurer une propriété dans l’état de New-York sur le Hudson, aujourd’hui le Parc Audubon. Il est enterré sur l’île de Manhattan, loin de la Nouvelle-Orléans, loin des Caraïbes, loin de la Bretagne et loin de Londres. Ses oiseaux ont fait le tour du monde. Ayant fui les guerres de l’Empire français, Jean-Jacques, devenu John James, s’est fait un nom dans le monde anglophone qu’il n’aurait certainement jamais eu en France, même s’il avait survécu la guerre. Étienne de Boré, probablement, aurait toujours fait don de sa propriété qui allait devenir un parc et un zoo, mais je suis sûr que je n’aurais pas eu le même plaisir à observer les oiseaux sous les chênes du Parc De Boré. 

mercredi 12 avril 2017

Compte-rendu de Chercher la chasse-femme de Kirby Jambon, Shreveport (Louisiane), Éditions Tintamarre / Cahiers du Tintamarre, 2017, 175 p.

Chercher la chasse-femme de Kirby Jambon

Autour d’une bière, les bonnes histoires commencent souvent autour d’une (ou plusieurs) bière partagée entre vieux amis, un autre bougre du bayou m’a rappelé que quand on était petit, il y avait un vieux monsieur qui naviguait son station wagon autour des voisinages pour vendre du pain de chez Dufrêne porte à porte. Si vous avez un certain âge et si vous avez grandi en bas du Bayou Lafourche (salut, cousins!), l’évocation de ce pain provoque plus de souvenirs que les madeleines de Proust. La boulangerie du Canal Yankee était une institution chez nous et je pouvais vous en parler pendant des heures, mais le détail des livraisons à domicile m’avait échappé, peut-être parce qu’on restait tout près et on n’avait pas besoin de ce service. En tout cas, l’odeur incomparable de ce pain qui remplissait l’air du village aux heures de sa cuisson m’est tout de suite revenu.

Imaginez ma surprise le lendemain quand j’ai reçu une livraison à domicile qui allait avoir un effet sur moi plus fort et plus profond. Le troisième livre de Kirby Jambon, « Chercher la chasse-femme », avait paru quelques jours auparavant aux Éditions Tintamarre de Shreveport en Louisiane. Le poète lui-même, de passage dans mon voisinage, est venu jusqu’à chez moi pour me faire une livraison. Il m’a fait une vaillante dédicace et on a discuté de choses et d’autres pendant un petit bout de temps. Cet après-midi-là, je me suis assis dans mon La-Z-Boy pour me plonger dans la lecture et je ne me suis plus relevé avant de me faire transporter loin dans l’univers poétique de Kirby Jambon. Je savais bien qu’il était poète, un vrai dans le sens qu’il prend des objets et des idées familiers pour les faire baigner dans une lumière neuve, relevant des aspects qu’on n’avait pas encore considérés. Il était le lauréat du Prix Henri de Régnier de l’Académie française (excusez du peu!) en 2014. Oui, c’est un poète certifié et reconnu, mais à la sortie de ma lecture de Chercher la chasse-femme, je dois déclarer qu’il est devenu un grand poète, très grand même.

D’abord, évidemment, il y a son usage du vocabulaire et des tournures de phrases propres au français louisianais, une variété de ce qu’on appelle le français standard ou international ou, pis encore, parisien qui, sous prétexte de franchir toutes les barrières, le place partout et nulle part. Le français louisianais, pas le français cadien ou cadjin ou, pis encore, cajun, ancre les phrases dans une réalité quotidienne qu’on peut inviter à sa table de cuisine pour charrer autour une tasse de café noir versée de la grègue de sa maman.

Mais cela, Jambon le fait depuis son premier recueil, L’École gombo. Dès le titre, il s’inscrit dans une juxtaposition entre une institution tayloriste qui aspire à la production conformiste en éducation et un légume venu d’Afrique en forme de graine dans les poches des hommes et des femmes enlevés et asservis. Il travaille à l’intérieur de cette dynamique, dans une école louisianaise qui accueille un programme d’immersion. D’un côté, il doit suivre les instructions qui viennent d’en haut sur quels objectifs que ses élèves doivent atteindre. De l’autre, il infuse cet enseignement avec les mots et les traditions que l’école était censés éradiqués une génération auparavant. Sa poésie reflète cette tension contradictoire.

Dans son deuxième livre, Petites Communions, il relève le défi de la spiritualité et de l’église, l’autre grande institution à formater les esprits. Dans la dernière section, « La Messe en solitudes », il reprend la structure d’une cérémonie religieuse pour la transformer en éloge laïc « Les solitudes se rassemblent en multitudes / à l’autel de l’interdépendance des imperfections… ». À la fin de cette section, il cite Joyce Carol Oates comme inspiration de ce passage où elle déclare que la voix individuelle est la voix communale. Par sa voix individuelle, Jambon nous amène jusqu’à la porte de la communauté non seulement de la francophonie, mais aussi de la communauté humaine. Avec Chercher la chasse-femme, on dépasse cette porte, on dépasse les jérémiades de nous les pauvres enfants battus à l’école pour avoir parlé la seule langue qu’on connaissait et on rentre de plein droit dans la maison qu’on a reconstruite sur les décombres des rêves brisés, après tant d’années d’errance dans le désert américain.

Le titre donc. Important à plusieurs niveaux. Pour les habitués du français louisianais, on remarquera d’abord la transformation de sage-femme en chasse-femme. Plus qu’un glissement de phonèmes, la chasse-femme représente celle qui accompagne la naissance, assurant le passage de la gestation à l’apparition de l’enfant. Mais encore, il y a, pour le francophone nordaméricain, un petit rappel de la chasse-galerie, cette légende de canot volant, de bucherons esseulés, de pacte diabolique et de perte d’âme. Enfin, pour les Louisianais bilingues, ce titre fait référence tout simplement à une série télévisée britannique qu’on peut voir sur sa station locale de télévision publique, « Call the Midwife ». Ce titre évoque ce monde sans frontière qu’on peut retrouver seulement dans un moment de l’histoire spécifique et dans un lieu précis. Toutes ses influences, -- linguistiques, folkloriques, historiques et géographique --, n’ont qu’un seul point de confluence, comme un diagramme de Venn, en Louisiane du sud fin XXe, début XXIe siècle.

Par cette porte étroite, un monde nouveau s’ouvre. Ce douala (curieux que de soit masculin en français) fait naître un bébé en plein maturité avec des poèmes comme « La féminine du masculin », « Être Cadien for Food » ou encore « Une autre nuit blanche devant une autre page blanche ». Bien sûr il y a toujours des références à la musique, la danse et le manger, mais Jambon dépasse le stade de cliché genre « Laissez le bon temps rouler » (Vous ne pouvez pas savoir la peine que je m’inflige à écrire cette expression honnie). D’ailleurs, il les prend et les mets à l’envers pour poser les premières pierres d’une nouvelle identité cadienne. Tout en restant ancré dans la tradition, surtout en rendant hommage à celles et ceux qui ont défriché la terre glauque mais fertile de la Louisiane francophone avant et avec lui, il ouvre une nouvelle possibilité d’être et d’écrire chez nous. Kirby Jambon, autant qu’en tant que professeur en immersion française que poète, donne naissance à une nouvelle itération du français louisianais qui reflète et avance notre projet d’une Franco-Louisiane du XXIe siècle. Qui se fera toujours autour d’une bonne bière fraîche.

vendredi 31 mars 2017

La marque d’eau haute. Publié le 1er avril 2017 Acadiana Profile

La marque d’eau haute

« Le déluge mugissait comme un taureau furieux, les vents hurlaient comme les braiments d’un âne. Le soleil avait disparu, les ténèbres étaient totales. » Ainsi Outa-Napishtim raconte le Déluge à Gilgamesh dans un texte sumérien du milieu du IIIe siècle avant Jésus-Christ. Les histoires de déluge, d’inondation, d’eau haute ponctuent les légendes et récits des sociétés à travers la planète et à travers les âges. Le conte biblique de l’Arche de Noé, qu’on retrouve également dans le Coran, et la mythologie grecque parlent de grandes inondations dévastatrices qui oblitèrent tout ce qui précédait, ouvrant un nouveau chapitre dans l’histoire humaine. L’eau est essentielle à la vie; mais comme nous avons souvent vu en Louisiane, et encore tout récemment, elle peut ôter la vie ou au moins la rendre extrêmement difficile. Nous aimons profiter de notre proximité de l’eau, de pouvoir se régaler à la pêche, à la nage ou en bateau ou tout simplement prendre une bonne fraîche sur la galerie au bord de l’eau à la fin de la journée. Si on vit assez longtemps dans notre pays, tôt ou tard, l’eau ne restera pas tranquillement dans le bayou ou la rivière et viendra nous exiger le respect qu’on lui doit.

Dans la mythologie américaine, si on peut s’exprimer ainsi, l’Eau Haute de 1927 dont on commémore les 90 ans ce printemps, tient une place similaire à celle de Gilgamesh ou de Noé. À part les ouragans, les inondations représentent le plus grand danger que la nature nous réserve. Il n’est pas une exagération de dire que l’Eau Haute de 1927 marquait un point tournant dans l’histoire des États-Unis. Le premier domino menant à la catastrophe est tombé en août 1926 quand le bassin central du Mississipi a reçu une quantité énorme de pluie qui a saturé la terre. Une fois par terre, il n’y a qu’un point de sortie pour toute cette eau, le delta du Mississipi. Le 15 avril 1927, quinze pouces de pluie est tombée sur la Nouvelle-Orléans en 18 heures, ajoutant encore de l’eau à une tasse déjà débordant. Ce n’était pas avant le mois d’août que les eaux se sont retirées et que le Mississipi s’est enfin couché dans son lit. Entretemps, plus de 270,000 miles carrés étaient inondés, plus de 500 morts étaient à déplorer et plus de 700,000 citoyens américains se retrouvaient déplacés. Les pertes agricoles et commerciales étaient incalculables. L’ampleur du désastre, à une échelle que personne ne pouvait imaginer, a inspiré un grand nombre de récits, d’histoires et de chansons. On connaît tous l’histoire de la levée explosée inutilement en aval de la Nouvelle-Orléans, inondant sans raison les paroisses de Saint-Bernard et Plaquemines. Selon la génération, on connaît soit la version de Memphis Minnie, soit celle de Led Zeppelin ou encore celle de Bob Dylan, de « When The Levee Breaks ». William Faulkner dans « Old Man », adapté plus tard à la télévision, raconte une histoire d’amour pendant les opérations de secours. Même la politique du gouvernement fédéral américain, jusqu’alors hésitant à intervenir dans la vie quotidienne des citoyens, a dû changer de cap devant tant de souffrances humaines. Cette nouvelle attitude envers le rôle du gouvernement dans les affaires domestiques a préparé le terrain pour les grands programmes nationaux comme le New Deal pendant la crise financière des années 30.


L’Eau Haute de 1927 nous a aussi donné le Flood Control Act de 1928, ce qui a autorisé le Corps des Ingénieurs de l’Armée à concevoir et bâtir les structures nécessaires à s’assurer que le Mississipi n’inflige plus tant de dégâts. En 1937, le déversoir Bonnet Carré s’est ouvert pour la première fois, protégeant le bas du delta des crues. Depuis, on garde un œil vigilant sur « le Père des Eaux » pour qu’il reste entre les levées et on construit selon les mêmes principes sur d’autres cours d’eau avec le même succès. Néanmoins, 90 ans après, on est en droit de se demander : « Est-ce que ces mesures n’ont pas entraîné des conséquences secondaires imprévues? » La suffocation des estuaires? Plus d’eau haute ailleurs? Les inondations en août dernier nous ont montré que les solutions, quelles qu’elles soient, doivent être elles aussi de taille épique. 

mardi 31 janvier 2017

Les Grammys « inattenduables » Publié dans Acadiana Profile février-mars 2017

Les Grammys « inattenduables »

Un ami a dessiné une carte une fois qu’il appelait, « Je ne suis pas sûr, mais je crois que toute musique vient de la Louisiane ». La page était remplie d’images d’artistes associés avec plusieurs endroits à travers l’état. Évidemment Louis Armstrong à la Nouvelle-Orléans et Elvis au Louisiana Hayride à Shreveport y figuraient, mais aussi des praticiens de blues, de gospel, de musique classique, de zarico et de musique cadienne dans de nombreuses villes. C’est comme si la terre du delta du Mississipi nourrissait plus que le coton et la canne à sucre. Un lien existe certainement entre ce travail agricole et la création musicale florissante. La carte témoignait d’une forte concentration de musiciens de grand talent à Lafayette et ses environs. La majorité des gens étaient des inconnus pour la plupart qui n’ont jamais imaginé qu’ils faisaient une contribution culturelle importante. Ils n’auraient jamais cru que la musique qu’ils jouaient pour s’amuser après une dure semaine de travail aurait mérité une reconnaissance spéciale, encore moins sa propre catégorie aux Grammys.

La 59e cérémonie de remises des statuettes en forme de gramophones aura lieu le 12 février 2017. À date, on ne connaît que celles et ceux qui sont en lice pour recevoir ce trophée tant convoité. Il est modelé sur l’invention de Thomas Edison, mais le premier appareil qui transcrivait le son était le « phonautographe » inventé en 1857 par le Français Édouard-Léon Scott de Martinville. Sa machine ne pouvait pas reproduire le son, seulement le tracer sur du papier. Mais, en 2008, une équipe d’ingénieurs a pu transformer des lignes tracées en 1860 en son pour révéler le plus vieil enregistrement de la voix humaine connue, la comptine classique, « Au clair de la lune ». Avec toutes ces connections culturelles et historiques, ce n’est pas étonnant que les musiciens louisianais dominent dans plusieurs catégories, notamment celle des Racines régionales qui compte cette année des disques surprenants pour ne pas en dire plus. Malgré la riche tradition musicale, ce n’était pas toujours évident qu’elle soit reconnue à part entière.

En 1996, le groupe Beausoleil avec Michael Doucet a gagné le Grammy dans la catégorie Folk traditionnel, une sorte de fourre-tout où l’on trouvait des artistes célèbres comme Bob Dylan et Pete Seeger. Pour rendre la compétition plus juste, Terrance et Cynthia Simien ont mené une bataille tenace qui a abouti à la création de la catégorie Zarico et Musique cadienne. Elle n’a duré que quatre ans, mais c’était assez pour que Beausoleil gagne une deuxième fois, ainsi que Simien, Chubby Carrier et le regretté Buckwheat Zydeco. Depuis l’établissement en 2012 de la catégorie Racines régionales, le cadien, le zarico et d’autres genres typiquement louisianais, mais aussi d’autres comme les musiques hawaïenne et amérindienne se regroupent. On domine largement avec les cinq gagnants jusqu’à date étant louisianais d’origine ou d’adoption : Rebirth Brass Band, Courtbouillon, Terrance Simien, Jo-El Sonnier et Jon Cleary. Une belle palette des couleurs vives qui montrent une large gamme de talent.


Trois des cinq nominés cette année sont louisianais, mais à les regarder de près, on observe un condensé de plusieurs influences musicales et de quelque chose d’ « inattenduable » selon le comité de sélection. Curieusement, il n’y a pas d’artiste qu’on peut strictement classifier comme cadien ou zarico. « I Wanna Sing Right : Rediscovering Lomax in Evangeline Country » une compilation de plusieurs artistes, « Gulfstream » de Roddy Romero et les Hub City All-Stars, et probablement le plus atypique de tous, « Broken Promised Land » de Barry Jean Ancelet et Sam Broussard se présentent contre des nominés amérindiens et hawaïens. Sing Right est basé sur des chansons traditionnelles premièrement enregistrées par Alan Lomax et re-envisagées par des musiciens modernes sous l’égide de Joshua Caffery et de Joël Savoy. Gulfstream est plutôt dans le genre Americana avec une bonne dose de soirée louisianaise du samedi soir. Le dernier est sui generis, d’où la qualification d’ « inattenduable ». Un peu de blues, une pincée de poésie, beaucoup de ballades traditionnelles. Vraiment du jamais entendu. Enfin, on ne devrait pas s’étonner. Si la diversité de la culture de la Louisiane nous a appris une chose, c’est qu’il faut s’attendre à l’inattendu. 

jeudi 1 décembre 2016

Namasté, vous autres, Publié dans Acadiana Profile, déc. 2016 - jan. 2017.

Namasté, vous autres

Notre culture est tissée de fils venus de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique, nord et sud. Depuis la fin de la guerre du Viêt-Nam avec l’arrivée des réfugiés dont certains parlaient français et d’autres cultivaient le riz et pêchaient la chevrette, l’influence asiatique se fait sentir de plus en plus fort, notamment dans la poursuite du restaurant servant le meilleur phở. Pourtant, la première colonie asiatique en Amérique était probablement établie en 1763 au bord du Lac Borgne par des rescapés philippins d’un galion de Manille commandé par l’Espagne. Le village, détruit par un ouragan en 1915, s’appelait Saint-Malo et a peut-être fourni quelques combattants qui ont pris les armes contre les Britanniques aux côtés de Jean Lafitte cent ans avant. Plus tard, une autre communauté s’est créée dans la baie de Baratarie où les habitants « dansaient les chevrettes », c’est-à-dire qu’ils marchaient sur ces crustacées séchées au soleil afin d’enlever la carapace. Enfant, lorsque je demandais d’où venaient les petits sachets de « chevrettes sèques » qui se trouvaient à côté des caisses au magasin, on m’avait toujours parlé du village sur pilotis de « Little Manila ». De nos jours, la cuisine indienne est de plus en plus populaire et même le Festival International de Louisiane a honoré la musique et la culture de l’Inde pendant sa dernière Fête du Festival. Bollywood et le curry ne sont pas les seuls produits culturels indiens pour lesquels l’Acadiana cultive une appréciation grandissante. Aussi surprenante que cela puisse paraître, le yoga, après un progrès lent et régulier, a pris de la vitesse dernièrement et ne semble pas ralentir.

Une des pionniers dans la région est Sally Hébert. Elle a grandi aux Opélousas mais vit à Abbéville. Dans les années 70, elle et son mari Calvin ont lu un livre sur le yoga, attisant leur intérêt. À l’époque, il n’y avait pas de classes de yoga aux alentours. Ils ont glané ce qu’ils ont pu d’autres livres qu’ils ont pu trouver sur le sujet. Ils devaient voyager loin, jusqu’aux côtes est et ouest pour approfondir leurs connaissances. Petit à petit, ils ont participé aux ateliers dans des villes de plus en plus proches : Atlanta, Austin, la Nouvelle-Orléans et le Bâton-Rouge. Au début, les gens ne savaient pas trop quoi penser ; est-ce que c’est une religion ou tout simplement bizarre ? Depuis une dizaine d’année, elle voit une plus grande acceptation de cette discipline venue d’Asie comme le constate aussi James Hébert, pas de lien de parenté, qui le pratique depuis la fin des années 90.

Son intérêt a commencé lors qu’un ami et collègue, un instructeur de yoga certifié de surcroît, a partagé ses connaissances sur les philosophies orientales. Quelques temps après, il se trouve sur le tapis en train d’essayer d’assouplir son corps dans les positions traditionnelles en prêtant attention à sa respiration. Seulement quelques classes individuelles existaient, les clubs de sports et les centres de rééducation ne l’ayant pas encore offert régulièrement. Les premiers instructeurs étaient des physiothérapeutes ou des masseurs qui utilisaient le yoga comme supplément de traitement. Selon lui, le point tournant est arrivé quand le gymnase de Red Lerille a commencé à offrir des classes de yoga autour de l’an 2000.


Comment le yoga avec sa discipline physique et son emphase sur le bien-manger, voire le diète végétarienne ou même végane, peut-il s’accorder avec notre joie de vivre et sa devise « Laissez les bons temps rouler » ? Sally pense que la connexion est évidente : afin d’apprécier à fond la vie, il faut se sentir bien dans sa peau. James reconnaît que la pratique assidue de yoga présente un défi chez nous, mais remarque sa popularité croissante. La ténacité nécessaire à le poursuivre pendant des années, un héritage de nos ancêtres enhardis par maintes épreuves, peut-elle expliquer le succès du yoga, attesté par le pullulement récent des cours de certification ? Enfin, un plus grand intérêt dans les options alternatives pour se soigner ne rappelle-t-il pas la curiosité renouvelée pour les remèdes que nos grand-mères concoctaient à partir des plantes du jardin et de la forêt ? Quelle que soit l’origine, l’Acadiana adopte toujours la meilleure partie des autres cultures.