jeudi 1 février 2018

Dr John Bertrand, l’homme qu’il fallait. Publié dans Acadiana Profile février-mars 2018

Dr John Bertrand, l’homme qu’il fallait

Après la mort de Jimmie Domengeaux en 1988, l’avenir du CODOFIL ne semblait pas assuré. Son fondateur lui-même avait exprimé quelques doutes sur la survie de cette organisation qu’il avait portée sur ses épaules depuis sa création en 1968. L’élan initial s’était essoufflé, l’état sortait péniblement d’une récession économique dévastatrice et l’éducation était en pleine évolution. Pour que cette agence unique puisse se pérenniser et se forger une identité séparée de celle de son fondateur, il fallait désigner un successeur capable de combiner l’expertise d’un éducateur chevronné, le savoir-faire d’un administrateur respecté et la vision d’un homme d’état. S’il avait fallu construire ce remplaçant hypothétique à partir de ces éléments, on aurait quand même fini par trouver le Dr John Avery Bertrand.

Né au Texas, sa mère repart bientôt vivre en Louisiane où la jeune veuve inculque à sa famille le sens du travail. Bertrand s’est vite distingué sur le plan scolaire, finissant son diplôme de l’école secondaire avec honneurs à l’âge de seize ans. Quelques temps après, il s’est enrôlé dans la Garde côtière pendant la Deuxième guerre mondiale. En 1946, retrouvant la vie civile, il s’est marié avec sa bien-aimée, Ella Mae Simar. Profitant de la législation sur les anciens combattants, il s’est inscrit à l’Institut du sud-ouest de Louisiane (aujourd’hui UL-Lafayette) d’où il a encore gradué avec honneurs. Ensuite, il a reçu une maîtrise de LSU et enfin un doctorat de l’Université du Texas à Austin en 1966. Tout en poursuivant ces diplômes, il se faisait la réputation d’un enseignant juste et innovateur, contribuant à sa montée dans le monde de l’éducation.

Après vingt ans de carrière, il s’est fait nommer Surintendant de la paroisse d’Acadie. Pendant son mandat de dix-neuf ans, il a fait construire de nouvelles écoles, a rénové les autres et a adopté les approches éducatives les plus progressistes. Il a même réalisé un exploit inouï pour l’époque : sous sa tutelle, la paroisse d’Acadie a réussi l’intégration raciale sans incident. Il a même inscrit sa propre fille dans une école intégrée, faisant preuve de son engagement. À sa retraite en 1984, son impact était immense et se fait sentir encore aujourd’hui.


L’année précédente, il avait été élu au conseil d’éducation pour la Louisiane, le BESE, où il a servi pendant seize ans. Il a réformé les qualifications des enseignants et les exigences de graduation des élèves, parmi beaucoup d’autres améliorations. De cette position, il a pu mener une politique en faveur du français qui a grandement contribué à son expansion dans les écoles, notamment la création des programmes d’immersion dont le plus vieux à Prien Lake Elementary existe encore. Son mandat de président du CODOFIL, qui a duré jusqu’en décembre 1993, était l’extension naturelle d’une vie dédiée au respect et au progrès de l’autrui. Il a fallu un homme de la trempe du Dr Bertrand, décédé en 2013, pour mener le bateau du CODOFIL dans les eaux incertaines de l’après-Domengeaux, un homme qui savait manœuvrer entre les mondes de l’éducation et de la politique.

mercredi 20 décembre 2017

Ancrages No. 15. Chemins de vers: Poésie

http://ancrages.ca/edition/no-15-chemins-de-vers-poesie/david-cheramie-passe-devant-suis-bien-peau-temps-perdu/

Il passe devant


Il passe devant des magasins qui autrefois
Portaient d’autres noms
Vendaient d’autres marchandises
Qui ont connu des époques
Glorieuses et épiques
Prospères et héroïques

Il passe devant des terrains vagues où autrefois
Se dressaient des maisons pleines
D’enfants et de rires
De repas chauds et de scènes de ménage
D’infidélité et de rédemption
Que le vent chuchote entre les mottes

Il passe devant des cimetières qui à présent
Abritent des pierres tombales illisibles
Les noms effacés par la pluie et le temps
Des gens qu’on oublie
Jusque dans leur peau
Jusque dans leurs os

Il passe devant les panneaux qui autrefois
Promettaient monts et merveilles et
Qui manquent à présent des lettres comme
On manque des dents
Les empêchant de mâcher leurs mots
Sur l’échappée infernale qui corrompt tout

Je suis bien dans ta peau

Je suis bien dans ta peau
Me délestant de cette encombrante distance
Qui nous sépare
Pour habiter un seul temps
Un seul espace

Je suis bien dans ta peau
Et toi dans la mienne
Unissant nos incomplétudes
Comblant nos failles
Se réjouissant de jouir

Je suis bien dans ta peau
Qui n’est plus la tienne
Ni la mienne
Qui devient
La nôtre

Le temps perdu

Je ne sais pas pourquoi on ne passe pas plus de temps ensemble
Je regrette le temps qu’on ne s’est pas vu, touché, embrassé
Le temps ne dure pas assez
N’a pas assez de dureté
Trop de fluidité
Il s’en va s’engouffrer dans un trou noir
Quelque part dans un coin peu fréquenté dans l’univers
Personne n’ose s’aventurer dans cette coulisse des pas perdus
Des secondes perdues
Des instants perdus
Le temps est comme les pièces de monnaie
Qu’on trouve sous les coussins du sofa
Le temps est comme les morceaux de biscuits
Qu’on trouve sous le réfrigérateur
Le temps est comme les chaussettes orphelines
Qu’on trouve derrière le séchoir
Ou je ne sais où les diablotins les emportent

Le temps qu’on n’a pas passé ensemble
Est perdu quelque part au fond de l’univers
Où une autre espèce vivante
Sur une autre planète
Peut le trouver le temps d’un baiser
Ou ce qui passe comme tel chez eux



vendredi 1 décembre 2017

Le Grand Jimmie. Publié dans le numéro décembre-janvier 2017-18 d'Acadiana Profile

Le Grand Jimmie

Comme beaucoup de bonnes histoires, celle-ci commence dans un salon de barbier. Un jour dans les années soixante, Elmo Ancelet et Ferdinand Broussard, dit Lolo, donnaient des coups de ciseaux dans leur échoppe rue Jefferson à Lafayette. Un des clients réguliers s’appelait James Domengeaux, dit « Jimmie ». Né en janvier 1907, Domengeaux, à ce moment-là, avait déjà vécu une vie pleine d’accomplissements : homme politique ayant servi l’état au Bâton-Rouge et à Washington, fondateur d’un cabinet d’avocat à succès, pilier de la communauté et même propriétaire d’étangs d’écrevisses et ancien boxeur. Au lieu de songer à une retraite bien méritée, ce jour-là dans la chaise de barbier, il rêvait de nouvelles batailles. Pendant que Lolo lui coupait les cheveux, Domengeaux annonce à qui veut l’entendre qu’il est en train de réfléchir à laquelle des deux directions qu’il veut prendre ensuite : créer un club de boxe ou sauver le français en Louisiane. La seule raison pourquoi je suis capable d’écrire cet article en français, et peut-être même pourquoi vous êtes capable de le lire, c’est parce que Jimmie a fait le bon choix.

L’année 2018 marque le 50e anniversaire de la création du Conseil pour le développement du français en Louisiane par une acte de la législature louisianaise, la même assemblée qui, à ses débuts, légiférait exclusivement en français. D’abord par décret du surintendant d’éducation et ensuite enchâssé dans la constitution de 1921, le français devient officiellement persona non grata après une longue et illustre carrière parmi les entrepreneurs, les écrivains, les avocats, les éducateurs et les simples habitants louisianais. Dans un effort d’américanisation forcée, des milliers d’enfants ont été punis et humiliés pour avoir parlé la seule langue qu’ils connaissaient. Les traces de cette honte étaient si fortes et si profondes que le stigma était transmis à la génération suivante qui ne voulait rien à faire avec ses affaires de vieux. Depuis longtemps, depuis la Vente de la Louisiane au fait, on écrivait la nécrologie du français en Louisiane. Mais dans les années 1960, s’il n’était pas encore mort, tout le monde pensait qu’il n’en avait pas pour longtemps, même parmi les Francophones. C’est-à-dire tout le monde, sauf Domengeaux.

S’il a choisi le français au lieu de la boxe, il n’a pas pour autant abandonné la bagarre. Face aux difficultés qu’il éprouvait à démarrer les programmes, il va voir le Président Pompidou à Paris pour lui lancer un défi. Pour la mise en scène, il faut savoir que Pompidou, à la carrure imposante, faisait six pieds de haut, mais, malgré son sobriquet, le Grand Jimmie était beaucoup plus petit. Sans peur, il s’approche du représentant de la République française, les bouts de chaussures se touchant presque, lève la tête pour le regarder droit dans les yeux, enfonce son index dans la poitrine solide de son interlocuteur et le tutoie : « Monsieur le Président, si tu nous aides pas, le français, il est foutu en Louisiane. » L’année suivante, un avion charter plein de coopérants français ont débarqué en Louisiane pour devenir les premiers profs « CODOFIL » et pour amorcer le retour en force du français dans les écoles louisianaises après tant d’années d’une absence quasi-totale.  

Aussi sont venus depuis les cinquante dernières années des Québécois, des Belges, des Suisses, des Acadiens, des Africains francophones de plusieurs pays et de partout ailleurs pour nous réapprendre le français dans toutes ses variétés. Les programmes d’échanges ont aussi envoyé des centaines de jeunes louisianais faire des stages linguistiques dans ces pays francophones, ouvrant des horizons, créant des amitiés à vie et, fait non-négligeable, formant des dizaines de couples entre des Louisianais et des Francophones divers. Issus de ces unions sont des enfants que j’appelle avec beaucoup d’affection, car j’en ai eu trois, des bébés « CODOFIL ».


Domengeaux est mort en 1988 mais son legs continue. Le salon de barbier n’est plus là, ayant brûlé il y a longtemps. À la place se trouve un jardin de bières, un endroit idéal pour partager l’amitié autour d’un verre et d’une conversation en français comme font beaucoup de jeunes aujourd’hui. Grâce à cette décision capitale, la publication de la nécrologie du français en Louisiane doit attendre encore. 

lundi 2 octobre 2017

Les ailes au-dessus de l’Acadiana, publié dans Acadiana Profile, oct-nov 2017

En passant par l’aéroport international de la Nouvelle-Orléans, nommé pour son résident le plus connu, Louis Armstrong, nos visiteurs arrivant en Acadiana sont en droit d’être confus par son code AITA, ces trois lettres qui désignent les aéroports, MSY en l’occurrence. Si les amateurs de trivia louisianais savent que ces initiales représentent Moisant Stock Yards, les parcs à bétails de Moisant, l’identité de ce monsieur reste inconnue pour la plupart. On peut croire qu’il était le propriétaire d’un vaste terrain servant autrefois à entreposer les vaches, mais John Moisant était au fait un des pionniers de l’aviation. Au début du XXe siècle, il a popularisé la montée des « barnstormers », ces acrobates aériens qui captivaient l’imagination du public avec leurs exploits. Il était le premier aviateur à survoler, avec un passager, une ville, Paris, et la Manche et ce en 1910, à peine six ans après le vol des frères Wright. Un peu plus tard cette même année, il s’est tué dans un accident d’avion dans un champ pas loin de l’actuel aéroport qui honore sa mémoire sur les étiquettes de bagage. Il a mis la barre haute pour ceux qui allaient le suivre dans la folle histoire de l’aviation chez nous.

Si on veut approfondir ses connaissances du développement de l’aviation en Acadiana, un arrêt à Patterson dans une bâtisse au nom cocasse, le musée Wedell-Williams de l’aviation et des scieries de cipre, est de rigueur. Il semblerait que la Louisiane ait le chic pour joindre deux choses à première vue étrangères l’une à l’autre, mais ce mélange s’explique facilement. Jimmy Wedell était un jeune homme pressé, amoureux de vitesse. D’abord mécanicien automobile, il a vite appris à construire et à piloter ses propres avions. Il a voulu être pilote pendant la Première Guerre Mondiale, mais on l’a refusé à cause de la perte d’un œil dans un accident de moto. Néanmoins, il a pu acquérir l’expérience nécessaire pour que l’Armée le prenne comme instructeur. Le fait d’être borgne n’était pas une entrave à sa carrière. En 1933, il détenait le record de vitesse en avion avec un vol à plus de 300 miles à l’heure. Il a attiré l’attention du millionnaire Harry P. Williams, dont la famille avait fait fortune dans le pétrole, le sucre et, vous l’avez peut-être deviné, la récolte de cipre. Avec l’expertise de Wedell et l’argent de Williams, ils ont formé le Wedell-Williams Air Service qui connaissait un grand succès. Malheureusement, la tragédie a encore frappé quand ils ont été tués dans des accidents séparés, en 1934 et 1936, mettant fin à cette entreprise.

Récemment les électeurs de Lafayette ont approuvé une taxe temporaire pour financer la construction d’un nouveau terminal à l’aéroport Lafayette Regional, confirmant l’importance ils accordent à l’aviation. Avant la Deuxième Guerre Mondiale, son site actuel était un champ ouvert qui permettait les décollages et atterrissages dans n’importe quelle direction. Pendant la guerre, il servait à former les pilotes du Corps aérien de l’Armée en utilisant des PT19 Fairchild. Un de ces jeunes formateurs était un certain Roger Larrivée. Il n’était pas originaire d’Acadiana, mais il s’est marié avec une Mouton après avoir vu sa photo dans la vitrine d’un studio de photographie. Le couple a vécu un peu partout à cause de sa carrière de pilote. Il a même été le pilote de deux présidents américains, Kennedy et Nixon, sur Air Force One. Une fois la guerre terminée, l’aéroport est retourné à la vie civile et sa transformation vers le présent a commencé.


Lorsqu’on parle de l’aviation à Lafayette, le nom de Paul Fournet est inévitable. Comme Moisant, Wedell et Williams, il a eu un accident d’avion, mais il l’y a survécu. Néanmoins, il n’a plus jamais marché. Comme Wedell et son seul œil, cet obstacle ne l’a pas empêché de fonder sa propre compagnie, dont le logo était un pilote assis dans un fauteuil roulant ailé. Fournet Air Services assurait les opérations de l’aéroport desservant surtout l’industrie pétrolière dans le golfe. À son apogée, il employait 132 personnes. En 2014, une plaque était posée à l’entrée de l’aéroport, désignant l’endroit « Aérodrome Paul-Fournet ». Comme les autres aviateurs qui l’ont précédé, il a surmonté les épreuves pour aller plus haut et plus loin.

mardi 1 août 2017

La Chevrette toute-puissante, publié dans Acadiana Profile, août-septembre 2017

La Chevrette toute-puissante

Quand on s’appelle Cheramie, il est difficile de nier ses origines du Bayou Lafourche et encore plus difficile de se promener sans couteau de poche. Je m’explique. Les hommes Cheramie ont la réputation d’avoir toujours une arme blanche sur eux. On peut croire que c’est dû à une fâcheuse habitude d’être paré pour une bataille farouche à tout moment, ce qui n’est pas forcément faux, mais je le tiens de source sûre que cela vient d’un héritage familial tout à fait honorable et même noble. Mon grand-père, comme plusieurs membres de sa famille, était un pêcheur de chevrettes. Il avait un bateau qui s’appelait, pour une raison qu’on n’a jamais pu m’expliquer, Little Italy. Les Cheramie se sont étendus vers Delcambre et Caméron comme d’autres parce qu’on avait besoin de trouver d’autres zones de pêches, tellement il y avait de compétition pour ce petit délice. À beaucoup d’égard, le développement de la vie économique du sud de la Louisiane dépendait de l’habilité avec laquelle les capitaines des bateaux de pêche sillonnaient les eaux chaudes du Golfe du Mexique à sa recherche. Plus tard, ces talents ont pu se transférer vers les chantiers navals, comme Higgins Shipyard, où mon grand-père a piloté les bateaux Higgins sur le Lac Pontchartrain en les testant pour le Débarquement en Normandie. Ou encore d’autres qui sont allés construire et desservir les plateformes pétrolières dans la Mer du Nord, affrontant les houles qui peuvent atteindre des hauteurs montagneuses. D’autres légendes locales racontent que pendant la Prohibition, les pêcheurs de chevrettes étaient particulièrement efficaces à transporter de l’alcool sans se faire prendre, mais ça c’est une histoire pour un autre jour.

Tandis qu’on peut s’étonner qu’il existe un festival dédié à la fois aux chevrettes et à l’industrie pétrolière, comme à Morgan City, en Louisiane on comprend l’équilibre délicat qui existe entre les deux. Même s’il est parfois perturbé, on ne peut pas nier l’importance capitale que ces deux activités jouent dans l’économie et même la culture. Néanmoins, considérons la chevrette un instant. Son nom est synonyme de petitesse, mais elle est toute-puissante. Elle comprend plusieurs espèces, mais seulement deux sont pêchées dans l’eau salée du golfe: la chevrette brune et la chevrette blanche. Chacune est associée avec une des deux saisons de pêche : la saison de mai et la saison d’août, respectivement. Normalement, l’une chasse l’autre. C’est-à-dire qu’une fois les petites chevrettes blanches apparaissent dans les filets avec les brunes, on ferme la première saison et on attend que les blanches atteignent une taille suffisante pour ouvrir la deuxième. Il ne faut pas avoir un œil d’expert afin de les distinguer, même si elles sont semblables. La chevrette blanche est facilement reconnaissable à la couleur verte au bout de sa queue. Aussi les blanches sont un peu plus grandes et leur goût mieux apprécié par certains.

La chevrette commence et finit sa vie, si elle peut compléter le cycle, dans le golfe. Les adultes pondent leurs œufs là, les brunes toute l’année, les blanches seulement sous la stimulation de la bonne température. Les courants et les marées poussent les larves vers les estuaires où elles continuent leur croissance vers l’âge adulte. À chaque étape de sa maturation, la chevrette et à la fois proie et prédatrice, tenant une place essentielle dans la chaîne alimentaire. Elle contribue à la bonne santé des estuaires en mangeant le détritus et la matière organique en décomposition dans les eaux saumâtres. Une fois la maturité atteinte, la chevrette retourne aux eaux ouvertes du golfe où les pêcheurs et leurs filets les attendent. Par la suite, les acheteurs, les revendeurs et éventuellement les consommateurs, que ce soit les individus ou les restaurateurs, acheminent ce don de la nature vers les cuisiniers qui préparent les gombos, les po-boys, les étouffées et les autres merveilles culinaires.


Alors, pourquoi les Cheramie, ces grands pêcheurs de cette petite crustacée, avaient toujours un couteau dans la poche? Tout simplement pour découper les filets avant de se noyer si jamais ils tombaient par-dessus bord. Plus précisément mangeur que pêcheur de chevrettes, mais un peu batailleur quand même, j’utilise un couteau qui sert plutôt à défendre mon assiette contre les gens qui pensent que je voudrais partager cette grande richesse. 

jeudi 1 juin 2017

Jean-Jacques Audubon, le Créole aux oiseaux. Publié dans Acadiana Profile, juin-juillet 2017

Jean-Jacques Audubon, le Créole aux oiseaux

Grandissant dans la pointe sud-est du triangle d’Acadiane, la gravité culturelle de la Nouvelle-Orléans exerçait une grande attraction sur mon esprit. Pour les enfants, une visite au Zoo Audubon représentait une aventure sans parallèle. On se bousculait pour atteindre le point culminant de la ville, du moins le croyait-on, la Colline des Singes; on s’émerveillait à voir les éléphants cracher de l’eau de leurs longues trompes; on se faisait photographier, l’air ravi, sur le dos d’un ours empaillé. Devant tous ces prodiges, on n’a guère eu de pensée pour le monsieur qui a transformé notre façon de voir la nature et particulièrement les oiseaux. Ce n’était que des années après que le nom John James Audubon, prononcé d’une telle façon que ses origines françaises étaient occultées, a commencé à avoir un sens pour moi et encore plus longtemps avant que je ne comprenne qu’au fait il s’appelait Jean-Jacques.

Né en 1785 aux Cayes à Saint-Domingue de l’époque, Haïti aujourd’hui, le Créole Jean-Jacques Audubon était le fils illégitime d’une Française, Jeanne Rabine, et d’un capitaine breton, Jean. Son père le ramène en France à Nantes où il est élevé par sa belle-mère, Anne Audubon. Très jeune, il montre un intérêt vif pour l’histoire naturelle, une passion qu’il a pu poursuivre dans la campagne bretonne aux alentours. En 1803, son père lui obtient un faux passeport pour qu’il puisse partir à l’étranger, s’échappant ainsi à la circonscription napoléonienne. Ayant contracté la fièvre jaune pendant le voyage, il se fait ramener à la santé par des Quakers en Pennsylvanie. C’est sur une ferme près de Philadelphie qu’il fait ses premières observations sur la vie des oiseaux. En nouant un fils sur la patte d’un moucherolle, considérer comme la première opération de baguage d’oiseaux en Amérique du nord, il remarque qu’il revient au même endroit chaque année. C’est là qu’il fait ses premiers dessins d’oiseaux aussi.

Malgré le fait d’avoir été un homme d’affaire réussi, il a néanmoins fait faillite un jour. Cela l’a décidé à poursuivre sa passion pour la nature et la peinture et en 1810, il descend le Mississipi. Sa technique pour saisir les images sur la toile donne un nouveau sens au terme nature morte. Utilisant des petits plombs, il tirait les oiseaux afin de ne pas les abîmer complètement. Ensuite, il mettait des fils en métal pour les maintenir dans les positions imitant leur façon de vivre dans un milieu naturel. Sa méthode produisait des peintures spectaculaires, mais elle incitait ses critiques à décrier sa poursuite d’espèces rares qui pouvait les pousser vers l’extinction. N’ayant pas d’autres sources de revenue, il continue à vivoter de commande en commande, ne trouvant pas d’éditeur en Amérique qui veut publier ses œuvres. En 1826, il arrive en Angleterre où il trouve des acheteurs prêts à payer le prix fort pour ses belles images exotiques d’une Amérique sauvage.

L’année suivante, Les Oiseaux d’Amérique paraissent à Londres et à Édimbourg et c’est un succès immédiat. Pendant onze ans, on sort une série de portrait d’oiseaux, dont une demi-douzaine sont aujourd’hui disparus, assurant la renommée d’Audubon. Il sillonne la Grande-Bretagne à la recherche de souscriptions, donnant des démonstrations sur sa façon d’exposer les oiseaux. Lors d’une de ces rencontres, un dénommé Charles Darwin était dans le public, encourageant sa carrière dans l’histoire naturelle. LSU au Bâton-Rouge possède une copie des quatre volumes qu’elle montre à la Journée Audubon de temps en temps, un peu comme une sainte relique.


Sa fortune est telle qu’un jour il a pu se procurer une propriété dans l’état de New-York sur le Hudson, aujourd’hui le Parc Audubon. Il est enterré sur l’île de Manhattan, loin de la Nouvelle-Orléans, loin des Caraïbes, loin de la Bretagne et loin de Londres. Ses oiseaux ont fait le tour du monde. Ayant fui les guerres de l’Empire français, Jean-Jacques, devenu John James, s’est fait un nom dans le monde anglophone qu’il n’aurait certainement jamais eu en France, même s’il avait survécu la guerre. Étienne de Boré, probablement, aurait toujours fait don de sa propriété qui allait devenir un parc et un zoo, mais je suis sûr que je n’aurais pas eu le même plaisir à observer les oiseaux sous les chênes du Parc De Boré. 

mercredi 12 avril 2017

Compte-rendu de Chercher la chasse-femme de Kirby Jambon, Shreveport (Louisiane), Éditions Tintamarre / Cahiers du Tintamarre, 2017, 175 p.

Chercher la chasse-femme de Kirby Jambon

Autour d’une bière, les bonnes histoires commencent souvent autour d’une (ou plusieurs) bière partagée entre vieux amis, un autre bougre du bayou m’a rappelé que quand on était petit, il y avait un vieux monsieur qui naviguait son station wagon autour des voisinages pour vendre du pain de chez Dufrêne porte à porte. Si vous avez un certain âge et si vous avez grandi en bas du Bayou Lafourche (salut, cousins!), l’évocation de ce pain provoque plus de souvenirs que les madeleines de Proust. La boulangerie du Canal Yankee était une institution chez nous et je pouvais vous en parler pendant des heures, mais le détail des livraisons à domicile m’avait échappé, peut-être parce qu’on restait tout près et on n’avait pas besoin de ce service. En tout cas, l’odeur incomparable de ce pain qui remplissait l’air du village aux heures de sa cuisson m’est tout de suite revenu.

Imaginez ma surprise le lendemain quand j’ai reçu une livraison à domicile qui allait avoir un effet sur moi plus fort et plus profond. Le troisième livre de Kirby Jambon, « Chercher la chasse-femme », avait paru quelques jours auparavant aux Éditions Tintamarre de Shreveport en Louisiane. Le poète lui-même, de passage dans mon voisinage, est venu jusqu’à chez moi pour me faire une livraison. Il m’a fait une vaillante dédicace et on a discuté de choses et d’autres pendant un petit bout de temps. Cet après-midi-là, je me suis assis dans mon La-Z-Boy pour me plonger dans la lecture et je ne me suis plus relevé avant de me faire transporter loin dans l’univers poétique de Kirby Jambon. Je savais bien qu’il était poète, un vrai dans le sens qu’il prend des objets et des idées familiers pour les faire baigner dans une lumière neuve, relevant des aspects qu’on n’avait pas encore considérés. Il était le lauréat du Prix Henri de Régnier de l’Académie française (excusez du peu!) en 2014. Oui, c’est un poète certifié et reconnu, mais à la sortie de ma lecture de Chercher la chasse-femme, je dois déclarer qu’il est devenu un grand poète, très grand même.

D’abord, évidemment, il y a son usage du vocabulaire et des tournures de phrases propres au français louisianais, une variété de ce qu’on appelle le français standard ou international ou, pis encore, parisien qui, sous prétexte de franchir toutes les barrières, le place partout et nulle part. Le français louisianais, pas le français cadien ou cadjin ou, pis encore, cajun, ancre les phrases dans une réalité quotidienne qu’on peut inviter à sa table de cuisine pour charrer autour une tasse de café noir versée de la grègue de sa maman.

Mais cela, Jambon le fait depuis son premier recueil, L’École gombo. Dès le titre, il s’inscrit dans une juxtaposition entre une institution tayloriste qui aspire à la production conformiste en éducation et un légume venu d’Afrique en forme de graine dans les poches des hommes et des femmes enlevés et asservis. Il travaille à l’intérieur de cette dynamique, dans une école louisianaise qui accueille un programme d’immersion. D’un côté, il doit suivre les instructions qui viennent d’en haut sur quels objectifs que ses élèves doivent atteindre. De l’autre, il infuse cet enseignement avec les mots et les traditions que l’école était censés éradiqués une génération auparavant. Sa poésie reflète cette tension contradictoire.

Dans son deuxième livre, Petites Communions, il relève le défi de la spiritualité et de l’église, l’autre grande institution à formater les esprits. Dans la dernière section, « La Messe en solitudes », il reprend la structure d’une cérémonie religieuse pour la transformer en éloge laïc « Les solitudes se rassemblent en multitudes / à l’autel de l’interdépendance des imperfections… ». À la fin de cette section, il cite Joyce Carol Oates comme inspiration de ce passage où elle déclare que la voix individuelle est la voix communale. Par sa voix individuelle, Jambon nous amène jusqu’à la porte de la communauté non seulement de la francophonie, mais aussi de la communauté humaine. Avec Chercher la chasse-femme, on dépasse cette porte, on dépasse les jérémiades de nous les pauvres enfants battus à l’école pour avoir parlé la seule langue qu’on connaissait et on rentre de plein droit dans la maison qu’on a reconstruite sur les décombres des rêves brisés, après tant d’années d’errance dans le désert américain.

Le titre donc. Important à plusieurs niveaux. Pour les habitués du français louisianais, on remarquera d’abord la transformation de sage-femme en chasse-femme. Plus qu’un glissement de phonèmes, la chasse-femme représente celle qui accompagne la naissance, assurant le passage de la gestation à l’apparition de l’enfant. Mais encore, il y a, pour le francophone nordaméricain, un petit rappel de la chasse-galerie, cette légende de canot volant, de bucherons esseulés, de pacte diabolique et de perte d’âme. Enfin, pour les Louisianais bilingues, ce titre fait référence tout simplement à une série télévisée britannique qu’on peut voir sur sa station locale de télévision publique, « Call the Midwife ». Ce titre évoque ce monde sans frontière qu’on peut retrouver seulement dans un moment de l’histoire spécifique et dans un lieu précis. Toutes ses influences, -- linguistiques, folkloriques, historiques et géographique --, n’ont qu’un seul point de confluence, comme un diagramme de Venn, en Louisiane du sud fin XXe, début XXIe siècle.

Par cette porte étroite, un monde nouveau s’ouvre. Ce douala (curieux que de soit masculin en français) fait naître un bébé en plein maturité avec des poèmes comme « La féminine du masculin », « Être Cadien for Food » ou encore « Une autre nuit blanche devant une autre page blanche ». Bien sûr il y a toujours des références à la musique, la danse et le manger, mais Jambon dépasse le stade de cliché genre « Laissez le bon temps rouler » (Vous ne pouvez pas savoir la peine que je m’inflige à écrire cette expression honnie). D’ailleurs, il les prend et les mets à l’envers pour poser les premières pierres d’une nouvelle identité cadienne. Tout en restant ancré dans la tradition, surtout en rendant hommage à celles et ceux qui ont défriché la terre glauque mais fertile de la Louisiane francophone avant et avec lui, il ouvre une nouvelle possibilité d’être et d’écrire chez nous. Kirby Jambon, autant qu’en tant que professeur en immersion française que poète, donne naissance à une nouvelle itération du français louisianais qui reflète et avance notre projet d’une Franco-Louisiane du XXIe siècle. Qui se fera toujours autour d’une bonne bière fraîche.